En 1967, le premier évêque du tout nouveau diocèse de Gatineau, Mgr Paul-Émile Charbonneau, prenait une décision qui allait avoir des répercussions importantes dans l’histoire des luttes populaires de la région outaouaise. C’est en effet en 1967 que Mgr Charbonneau invite l’ordre capucin à venir installer une mission dans le cœur du secteur le plus défavorisé de Hull, l’Île de Hull. Depuis maintenant 40 ans, les pères et frères capucins sont présents dans la région. Et leur mission présente un bilan incomparable! Malheureusement, encore aujourd’hui, plusieurs citoyens ignorent la présence des capucins dans la région et connaissent mal la contribution de leur communauté à la nôtre.
Il est parfois difficile de juger du courage de certaines personnes à résister à l’ordre établi. Chez les missionnaires capucins de l’Île de Hull, ce courage est cependant bien évident. Trois mois après leur arrivée, ils avaient déjà acheté une maison en plein cœur de l’Île de Hull, sur la rue Kent. Alors que la coutume voulait que les pères résident au monastère ou au presbytère, les capucins avaient consciemment pris la décision de vivre, au jour le jour, avec les résidents de Hull.
L’histoire de la mission capucine de Gatineau est pavée de ces moments de courage et de sensibilité. On pourrait placer parmi ces gestes courageux leur première « enquête participative », initiée dès 1967. Les pères et frères capucins de la première heure étaient loin d’être convaincus de ce qu’impliquait une mission en milieu urbain. Aussi, pour répondre à leurs interrogations, ont-ils mis en branle une vaste enquête auprès des résidants de l’Île de Hull pour savoir comment ils pourraient leur être utiles. Cette enquête avait ceci de particulier que les résidants étaient non seulement invités à répondre aux questions des capucins, mais étaient aussi invités à venir échanger avec leurs voisins au sujet des résultats de l’enquête
À ce titre, le père Isidore Ostiguy racontait, au début des années 1990 : « Alors, on se met à faire du porte-à-porte et quand on avait fait un carré de maisons… Chaque fois, on avait demandé : « Bon, bientôt, on va ramasser ça, les données de vous autres là, est-ce que vous êtes intéresser à voir les résultats de ça? » La plupart des gens nous disaient « oui ». Alors, on leur demandait leur numéro de téléphone et quand on a fini, on téléphonait aux gens et on faisait une rencontre. On se ramassait 20 à 25 personnes. …. Alors, il y avait une vingtaine de personnes et, chaque fois, un comité de citoyens voyait le jour. »
Il est impossible de savoir si ces pères et frères capucins savaient dans quel bateau ils s’embarquaient lorsqu’ils ont décidé de venir travailler dans Hull, mais depuis les premiers moments de la présence des capucins dans l’Île de Hull, ils auront été de tous les combats. En effet, à peine quelques mois après leur arrivée, l’Île de Hull se retrouvait être, bien à son désespoir, le terrain d’un combat de titans. Après les années de spéculation foncière des années 50 et 60 alors que les propriétaires laissaient croupir leurs logements dans l’espoir qu’un jour leur terrain vaille plus cher que la maison qui s’y trouvait, les gouvernements fédéral et provincial prennent l’Île de Hull comme cible et se lanceront dans une « rénovation urbaine » sans précédent. Pour les uns, l’Île de Hull devait faire partie de la capitale nationale afin de montrer la grandeur du Canada, pour les autres, Hull devait être le miroir de la vitalité québécoise. Dans cette lutte pour le contrôle du territoire, il y avait aussi une élite économique qui rêvait d’un centre économique dynamique d’où les manufactures et les ouvriers auraient disparu. Et il y avait les résidants…
Les capucins allaient donc être rapidement jetés dans des luttes successives où leur « mission » serait appelée à se transformer. Leur première enquête participative contribua à la formation de comité de citoyens. En 1969, ils sont de la fondation de l’Assemblée générale de l’Île de Hull (AGIH). À cette même époque, des ateliers d’éducation populaire étaient organisés. Ces ateliers paraissaient si libérateurs pour leurs participants qu’ils choisirent de fonder un organisme et de le nommer Regroupement populaire de libération. Les capucins participaient activement à la libération des citoyens à la prise de conscience qu’ils n’étaient pas seuls et que, bien souvent, ce qu’ils vivaient, n’avaient rien à voir avec leurs capacités ou leurs habilités et qu’ils pouvaient y changer quelque chose.
Au cours des années, les capucins ont su participer à la vie des citoyens. Ils ont su juger de l’importance de la lutte pour le logement social dans la région et participer à la fondation de Logemen’occupe. Ils ont su collaborer à la construction et de communautés paroissiales solides, mais aussi de communautés d’entraide salutaires pour plus d’un comme l’est l’organisme Mon-Chez-Nous. Ils ont travaillé dans les comités de citoyens, dans les paroisses, à la Saint-Vincent-de-Paul; ils ont su partager la vie des plus démunis et militer pour le mieux-être des citoyens de l’Outaouais.
Le 40e anniversaire de la présence des capucins dans la région est donc un moment important lors duquel il convient non seulement de souligner leurs actions, mais aussi de réfléchir au chemin parcouru et aux luttes qui demeurent. Au cours des cent dernières années, l’histoire de la région témoigne du courage et de la volonté de ces résidants et résidantes à lutter pour leurs droits et pour améliorer leur vie et celle de leurs concitoyens. Malheureusement, de ces luttes, plusieurs demeurent d’une cruelle actualité. Pauvreté, droits des immigrants, droits des femmes, « redéveloppement » du Vieux Hull, il s’agit là d’autant de combats qu’il faudra relever dans les prochaines années.
Il est impossible de savoir si les capucins savaient dans quel bateau ils s’embarquaient en 1967, mais ça fait 40 ans qu’ils sont parmi nous et leur contribution est toujours aussi importante.
Charles-Antoine Bachand 22 oct. 2007
[j'avais déjà parlé des capucins de Hull ICI]

