Paulo Freire, le pédagogue de la liberté

19 août 2009 par Charles-Antoine Bachand Laisser une réponse »

Paulo_Freire.jpg« Personne n’éduque autrui, personne ne s’éduque seul, les hommes s’éduquent ensemble par l’intermédiaire du monde. » (Paulo Freire, 1969)

Peu de pédagogues auront fait couler plus d’encre au cours de la deuxième moitié du XXe siècle que l’éducateur brésilien Paulo Freire. À tout seigneur, tout honneur, Freire avait tout pour déranger les bien-pensants (et les non-pensants) du domaine de l’éducation.

Freire a découvert le métier d’enseignant dans un contexte bien particulier, un contexte qui allait marquer ses pratiques enseignantes et ses réflexions sur la pédagogie. Après un détour par le droit, Freire s’est en effet lancé dans l’enseignement alors que la question de l’alphabétisation des paysans du Brésil se posait cruellement. Au cours de ses travaux, il prend rapidement conscience que l’éducation de quelque discipline que ce soit a toujours une fonction ou une série de finalités. C’est dans cette optique que Freire a choisi de faire, à travers ses programmes d’alphabétisation des paysans, une pédagogie de la libération.

Une pédagogie d’émancipation

En 1964, Freire publie son premier livre de pédagogie, L’Éducation comme pratique de la liberté. Accessoirement, c’est aussi en 1964 qu’il sera emprisonné — et finalement déporté — comme subversif par les militaires du général Onganía porté au pouvoir lors d’un coup d’État sanglant. Dans ce livre, il affirme pour la première fois que toutes les pratiques éducatives ne sont pas égales sur le plan de l’émancipation. Il soutient en effet qu’il existe des façons d’enseigner qui perpétuent une forme d’aliénation alors que d’autres favorisent une réelle émancipation. Les programmes d’alphabétisation qu’il met en place à cette époque attaquent ainsi l’enseignement de l’écriture dans une option de libération. À partir de la réalité des apprenants, il cherche non seulement à donner un sens à ce qui les entoure (favelas, propriétaires, etc.) mais à leur donner un certain pouvoir leur vie et leur devenir.

Avec la publication de son œuvre maîtresse, La Pédagogie des opprimés (1969), Freire va beaucoup plus loin. Il attaque de front ce qu’il appelle l’éducation « bancaire » dans laquelle l’apprenant est considéré comme un récipient vide que l’enseignant doit remplir. Cette conception de l’enseignement implique qu’il existerait un savoir objectif (prédéterminé par un programme de formation… apolitique) et que l’enseignant devrait se borner à le livrer à l’étudiant. Une fois l’enseignement réalisé, l’étudiant devra quant à lui remettre ce « dépôt » tel qu’il lui a été présenté question d’être à même de le comparer à un savoir étalon.

Freire avance pour sa part que l’éducation doit d’abord et avant servir la liberté des apprenants. Il est donc non seulement impératif de guider l’étudiant en fonction de ce qu’il connaît déjà, mais aussi de lui permettre de mieux comprendre sa réalité, le monde dans lequel il vit et de savoir y intervenir. L’éducation doit donc être critique et émancipatrice. Dans un tel contexte, l’enseignant ne peut être considéré comme un fonctionnaire de l’éducation ou un technicien de la pédagogie. Il doit savoir quelles fins le système dans lequel il évolue sert et s’y positionner. L’enseignant ne peut en être un agent passif. Il doit ni plus ni moins qu’accepter son rôle politique, rôle qui lui est dévolu qu’il l’admette ou non.

De même, il remet en question la dichotomie maître/élèves. En ce sens, il soutient que même si les enseignants et les étudiants ne se retrouvent pas sur un pied d’égalité dans les systèmes éducatifs, l’autorité de l’enseignant ne doit jamais devenir autoritaire. Cette idée d’une forme de partage du pouvoir au sein d’une classe est sans doute l’essai le plus accompli d’insérer une démocratie réelle dans l’école. Il faut bien comprendre ici que Freire affirme que l’école ne doit pas simplement enseigner la démocratie, mais doit la pratiquer le plus fidèlement possible, et ce, autant dans les relations entre les enseignants et leurs étudiants que dans la relation entre le ministère et les établissements ou dans la relation entre les directions et les enseignants. Ainsi, les pratiques enseignantes même deviennent des objets d’apprentissage.

C’est dans cette optique que des pédagogues, des universitaires, des travailleurs sociaux et — dans le cas de la mission des capucins de Hull, par exemple — même des prêtres se sont inspirés de ses écrits pour élaborer des activités pédagogiques qui, au-delà de l’enseignement de contenus ou de savoirs, permettaient une compréhension nouvelle de leur réalité et leur donnaient un pouvoir d’y intervenir.

Sur le plan de la remise en question des relations de pouvoir qui existent au sein des systèmes scolaires et du rôle que doit jouer l’enseignant critique dans un tel système, nul n’est allé plus loin que Freire. La question qu’il soulève est donc celle de s’assurer que nous sommes bien l’enseignant qui participe à l’émancipation de nos étudiants.


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