Archive pour le ‘Histoire’ catégorie

L’historien comme citoyen

25 juillet 2006

Hier, alors que je cherchais d’autres avenues pour partager la pétition que j’ai bien humblement initiée (ICI), j’ai envoyé copie du texte à une liste de diffusion d’historiens du Canada. À mon grand dam, le gestionnaire que la liste m’expliqua que comme la liste n’était réservée qu’à des échanges sur l’histoire du Canada et les études canadiennes, il se voyait dans l’impossibilité de publier ma lettre. Voici la réponse que je lui ai faite.

Bonjour M. X,

Je comprends… Il demeure cependant que votre réponse me fait penser à la réponse qui fut présentée à M. Howard Zinn alors qu’il cherchait à faire adopter un résolution par l’association étasunienne des historiens dénonçant la guerre du Viêt-Nam. Vous n’êtes pas sans savoir que la seule façon qu’il découvrit par faire adopter sa résolution fut d’y ajouter une mention stipulant que les fonds utilisés pour la guerre devraient plutôt être utilisés pour de la recherche historique. Je trouve ce genre de raisonnement bassement mercantile.

Les historiens ceux parmi les intellectuels les mieux équipés pour comprendre le monde d’aujourd’hui et pour ainsi tenter d’en faire un meilleur. Malheureusement, je trouve votre compréhension de ce qu’est l’histoire, de ce qu’est un intellectuel et de ce qu’est un citoyen par trop bornée. Les positions du gouvernement canadien concernant la présente guerre sont en fait un virage contre lequel l’histoire nous met en garde. Les historiens doivent être avant tout des citoyens!

Faire de l’histoire en se bornant au passé ne pourra jamais être autre chose que de la philatélie. On ne collectionne pas les faits historiques comme on collectionne les timbres, M. X. L’histoire doit servir à comprendre le présent, doit servir à comprendre les implications de nos actions et de celles de nos dirigeants. Aujourd’hui, des enfants meurent M. X! Et le Canada se tient sur les arrières bancs. Historiens comme citoyens il doit nous être impossible d’accepter cette situation.

Je comprends, M. X, mais je suis loin d’être d’accord avec votre position et je suis franchement déçu de l’image que vous projeté de mes collègues historiens!

Bien à vous,

Charles-Antoine Bachand

Le retour de l’animisme?

19 juillet 2006

grande tortue

Les Wendats, dans les années 1620, expliquent au frère Sagard que « les âmes des chiens vont encore servir les âmes de leurs maîtres en l’autre vie, ou du moins qu’elles demeureront avec les âmes des autres animaux, dans ce beau [ce mot est employé ironiquement par Sagard] pays d’Youskeha où elles se rangent toutes, lequel pays n’est habité que des âmes des animaux raisonnables et irraisonnables, et celles des haches, couteaux, chaudières et autres choses qui ont été offertes au défunt… » (Sagard, 1866, p. 458). Les Européens, quant à eux, ont longtemps nié que les Amérindiens aient une âme… Par ailleurs, la société occidentales industrielle moderne manifeste un début de conscience des droits appartenant aux êtres non humains: animaux, terre, eau, air, etc. Au fond, avant de parler de la préservation de quoi que ce soit, ne faut-il pas qu’il y ait acte de reconnaissance d’une parenté, donc de devoirs réciproques?[1]

Alors, c’est qui les membres de la société retardée déjà?

Notes

[1] Georges E. Sioui, Les Wendats, une civilisation méconnue, PUL, 1994, p. 43.

Beyond Vietnam

5 juillet 2006

mlkEn 1967, Martin Luther King, prononçait un discours qui m’apparaît être l’un de ces plus fameux. Ce discours est maintenant en ligne[1].

Il est, à mon avis, primordial que nous prenions le temps d’écouter ce grand homme qui, au-delà de la lutte à la ségration raciale a aussi mené un féroce lutte contre la pauvreté et la violence exercée par les États et ce que FDR appelait « The royalists of the economic order[2] » contre les plus démunis d’ici et d’ailleurs.

Un texte violent qui demeure des plus pertinente alors que les forces états-uniennes occupent l’Irak et les forces canadiennes foulent le sol afghan. Il est possible d’en trouver une version écrite ICI.

Un extrait?

A genuine revolution of values means in the final analysis that our loyalties must become ecumenical rather than sectional. Every nation must now develop an overriding loyalty to mankind as a whole in order to preserve the best in their individual societies.

Notes

[1] Rev. Martin Luther King Jr., Beyond Vietnam, 4 April 1967.

[2] Franklin D. Roosevelt, Democratic National Convention (June 27, 1936)

Marc Bloch au Panthéon!

3 juin 2006

bloch

« LA MÉMOIRE du grand historien et du grand résistant que fut Marc Bloch (1886-1944) continue aujourd’hui à marquer notre réflexion et notre amour pour la France. Par son enseignement, par ses écrits, par le renouveau de l’histoire et le rayonnement qu’il a donné à cette discipline dans le monde entier, comme par ses actes et sa mort héroïques, celui qui reste aujourd’hui comme un modèle de citoyen, de soldat, d’intellectuel et de héros mérite de la France une reconnaissance particulière et une place choisie au Panthéon des gloires nationales. »

— « Supplique à Monsieur le président de la République pour le transfert au Panthéon de Marc Bloch », Le Figaro, le 1er juin 2006.

Je suis bien loin d’être un fan du Figaro, il demeure cependant que je me vois dans l’obligation d’y référer pour la deuxième fois aujourd’hui (c’est qu’il faut tout de même faire attention à ce genre de mauvaise habitude). En effet, une pléthore d’historiens et d’intellectuels français (dont certains sont des plus intéressants!) se sont mis dans la tête de réaliser un projet que l’historien en moi ne peut que saluer.

Ces messieurs/dames « supplient » le président de faire entrer le célébrissime Marc Bloch au Panthéon. Est-il besoin de rappeler que Marc Bloch demeure à ce jour l’un des plus grands historiens de tous les temps. Fondateur, avec Lucien Febvre, de l’École des Annales, il fut, tout au long de sa vie un grand chercheur, mais aussi (et peut-être surtout) un grand militant. C’est justement ce militantisme qui lui coûtera la vie au mains de Barbie en 1945.

J’ai déjà parlé de mon très cher Marc Bloch ICI et ICI.

J’en profite par ailleurs pour me joindre à Pierre Assouline dans son invitation à lire cette œuvre extraordinaire d’humanisme qu’est L’Étrange défaite écrit alors que la France vivait au rythme d’un pouvoir fasciste.

L’Opus Dei redore son image?

18 avril 2006

À l’heure du Da Vinci’s Code et de la charmante campagne de réhabilitation[1] que tente de mettre en place les membres de l’Opus Dei, il semble essentiel de se souvenir ce que l’histoire nous enseigne quant au véritables mandats et au réel pouvoir de cet organisme des plus réactionnaires.

Pour l’instant, je me bornerai à attirer l’attention sur ce texte de François Normand dans le Monde Diplomatique septembre 1995 [2].

Il importe par ailleurs de se souvenir du pacte qu’avaient les puissances réactionnaires (voire fascistes) avec l’Opus Dei. En ce sens, les relations qu’entretenaient les membres de l’Opus Dei et les autocrates du régime franquiste sont bien documentées. Il en va de même de la participation active de l’Opus Dei dans les attaques répétées qu’ont subies les partisans de la théologie de la Libération en Amérique latine.

L’Opus Dei est bien loin d’être une secte meurtrière comme la dépeint Dan Brown dans son roman. Au cours des dernières décennies, elle a consolidé un pouvoir beaucoup plus grand que celui d’un quelconque groupuscule dont le seul mandat serait de protéger un secret chrétien. Non, l’Opus Dei n’est pas qu’une simple secte de fous, elle est autrement plus dangereuse et puissante![3]

L’absurdité du portrait que brosse Dan Brown de l’Opus Dei a ceci de dangereux qu’il permet aux membres de l’Opus Dei de simplement se défendre contre des accusations saugrenues et futiles alors qu’ils devraient rendre des comptes au sujet d’actions autrement plus inquiétantes que la flagellation ou le port d’un silice.

Notes

[1] Radio-Canada, L’Opus Dei veut redorer son image, le mercredi 5 avril 2006.

[2] François Normand, « Garde blanche du Vatican, La troublante ascension de l’Opus Dei », Monde Diplomatique, septembre 1995.

[3] À ce sujet, lire aussi Jesus Ynfante, « Résurrection de l’Opus Dei en Espagne », Monde diplomatique, juillet 1996 et Juan Goytisolo, « Un saint fasciste et débauché », Monde diplomatique, octobre 2002.

Communism may be dead, but clearly not dead enough

10 avril 2006

Last month, the Council of Europe’s parliamentary assembly voted to condemn the « crimes of totalitarian communist regimes », linking them with Nazism and complaining that communist parties are still « legal and active in some countries ». Now Göran Lindblad, the conservative Swedish MP behind the resolution, wants to go further. Demands that European ministers launch a continent-wide anti-communist campaign – including school textbook revisions, official memorial days and museums – only narrowly missed the necessary two-thirds majority. [...]

The dominant account gives no sense of how communist regimes renewed themselves after 1956 or why western leaders feared they might overtake the capitalist world well into the 1960s. For all its brutalities and failures, communism in the Soviet Union, eastern Europe and elsewhere delivered rapid industrialisation, mass education, job security and huge advances in social and gender equality. It encompassed genuine idealism and commitment, captured even by critical films and books of the post-Stalin era such as Wajda’s Man of Marble and Rybakov’s Children of the Arbat. Its existence helped to drive up welfare standards in the west, boosted the anticolonial movement and provided a powerful counterweight to western global domination.[...]

It would be easier to take the Council of Europe’s condemnation of communist state crimes seriously if it had also seen fit to denounce the far bloodier record of European colonialism – which only finally came to an end in the 1970s. This was a system of racist despotism, which dominated the globe in Stalin’s time. And while there is precious little connection between the ideas of fascism and communism, there is an intimate link between colonialism and Nazism. [...]

Around 10 million Congolese died as a result of Belgian forced labour and mass murder in the early 20th century; tens of millions perished in avoidable or enforced famines in British-ruled India; up to a million Algerians died in their war for independence, while controversy now rages in France about a new law requiring teachers to put a positive spin on colonial history.

Seumas Milne, « Communism may be dead, but clearly not dead enough », The Guardian, le 16 février 2006.

Che Guevara, Dublin, 1964

7 avril 2006

Bad weather forces Che Guevara to land in Dublin.

Argentine-born Major Ernesto Che Guevara, the legendary revolutionary leader and ‘Comandante’ of the Cuban Revolution, was interviewed by RTÉ at Dublin Airport, when as Cuban Minister for Industries he was travelling on a diplomatic mission.

On his way from New York to Algeria after a meeting of the UN General Assembly, Che Guevara’s flight was redirected from Shannon to Dublin due to fog.

While weather-bound in Dublin he spoke to RTÉ reporter Sean Egan. Aer Lingus air hostess Felima Archer acted as interpreter while Che Guevara answered questions about the political situation in Cuba and recent threats on his life.

RTÉ Libraries and Archives: preserving a unique record of Irish life.

Pour un extrait de l’entrevue avec un Che souriant, suivez ce lien

Arthur Bolduc

7 mars 2006

Lorsque je parlais des prêtres des frères mineurs qui ont tant fait pour l’Île de Hull, l’un de ces immenses personnages, de ces hommes qui vous ensoleillent le coeur par leur générosité et leur humanité, l’un de ces hommes est disparu le 3 mars dernier.

Salut Arthur et merci pour tout.

arthur

Bolduc, Arthur
FRÈRE ARTHUR BOLDUC CAPUCIN 1914 – 2006 Les frères mineurs capucins vous annoncent le décès du frère Arthur Bolduc, capucin prêtre, survenu le 3 mars 2006. Outre ses frères capucins, il laisse dans le deuil sa soeur Yvonne; ses frères: Alfred et Maurice, capucin, ainsi que de nombreux neveux et nièces. Sa dépouille sera exposée à la Chapelle de la Réparation le mercredi 8 mars à partir de 14h. Une veillée de prières se déroulera le même soir à 19h30 et les funérailles seront célébrées au même endroit le jeudi 9 mars à 11h. Le frère Arthur est né à Montréal le 24 septembre 1914. Il a occupé plusieurs fonctions au service des capucins, notamment comme ministre provincial et formateur. Il a également été en service pastoral dans plusieurs oeuvres et paroisses et plus spécialement à Ottawa et dans le quartier populaire de l’Ile de Hull. Direction Alfred Dallaire Mémoria.

On ne faisait que suivre les ordres…

27 février 2006

Génial! Tout simplement génial! En réponse aux questions de Mme Dominique Poirier au sujet du pensionnat de Amos et de sa mission assimilatrice dans les années 1950, l’évêque actuel de la ville répondait ce soir que l’Église ne faisait que suivre les ordres du gouvernement. N’est-ce pas génial? Pas besoin de geôliers, il suffisait de se doter d’une armée de curés et vlan, les ordres les plus absurdes, cruels et criminels étaient suivis.

Et l’évêque de poursuivre en soutenant qu’il n’y avait pas seulement des histoires d’horreur dans ces pensionnats, qu’il y avait même des Indiens heureux d’y avoir séjourné. Heureux d’être kidnappés, d’être retirés du sein familiale et aliénés de leurs droits les plus fondamentaux? Comme s’il y avait façon d’excuser ou même de minimiser les gestes que l’Église et l’État ont posé à l’encontre des premières nations au cours des 400 dernières années!

Le blanc que je suis jouit aujourd’hui des privilèges que nous a légués le viol systématique des droits humains des premières nations! Si vous saviez la nausée et la haine qui me prend!

Khrouchtchev au sujet de la guerre…

14 janvier 2006

Étrange… deux fois cette semaine, j’ai croisé le chemin de Khrouchtchev… C’est sans doute ce qui explique mon intérêt soudain à relire la correspondance entre le chef d’État soviétique et le héros états-unien Kennedy lors de la crise des missiles cubains d’octobre 1962. Il est possible de trouver copie de ce curieux échange épistolaire sur le site de la John Fitzgerald Kennedy Library.

Quelques extraits des lettres de Khrouchtchev m’ont particulièrement impressionnés.

but if indeed war should break out, then it would not be in our power to stop it, for such is the logic of war. I have participated in two wars and know that war ends when it has rolled through cities and villages, everywhere sowing death and destruction. [...]

Armaments bring only disasters. When one accumulates them, this damages the economy, and if one puts them to use, then they destroy people on both sides. Consequently, only a madman can believe that armaments are the principal means in the life of society. No, they are an enforced loss of human energy, and what is more are for the destruction of man himself. If people do not show wisdom, then in the final analysis they will come to a clash, like blind moles, and then reciprocal extermination will begin. [...]

If, however, you have not lost your self-control and sensibly conceive what this might lead to, then, Mr. President, we and you ought not now to pull on the ends of the rope in which you have tied the knot of war, because the more the two of us pull, the tighter that knot will be tied. And a moment may come when that knot will be tied so tight that even he who tied it will not have the strength to untie it, and then it will be necessary to cut that knot, and what that would mean is not for me to explain to you, because you yourself understand perfectly of what terrible forces our countries dispose.

– Lettre de Khrouchtchev à Kennedy datée Moscow, October 26, 1962, 7 p.m.

Cette relecture d’une correspondance oh! combien commentée et analysée m’a beaucoup intéressé (faut dire que j’ai toujours un très grand plaisir à étudier archives et documents d’époque)… Mais je me rends compte que l’idée reçue selon laquelle Khrouchtchev semblait pris de panique pour ensuite se ressaisir et demander le retrait des missiles états-uniens placés en Turquie me semble de plus en plus difficile à accepter.

La lecture que je fais de cette correspondance me porte surtout à juger de la lucidité de Khrouchtchev citant les traités internationaux, l’histoire médiévale, les actions politiques états-uniennes depuis 1918 et appelant à une « compétition » pacifique entre systèmes économiques. S’il bafouille quelques fois, ça semble beaucoup plus en raison de son incompréhension de la réation de Kennedy et de l’énormité des implications qu’elle peut avoir.

Il me semble par ailleurs intéressant de penser que ce dialogue a eu lieu entre un président riche et intellectuel et un secrétaire de parti qui, n’eût été la révolution bolchévique, serait mort analphabète dans une usine ukrainienne… mais bon… J’aime bien ces extraits tout de même.