Articles Taggés ‘Psychologie sociale’

Une société qui passe du militarisme à la militarisation

26 septembre 2008

La série Ideas de la radio de CBC est souvent particulièrement intéressante parce qu’elle nous offre la possibilité d’explorer des questions en prenant le temps qu’il faut pour mieux cerner leur problématique.

Récemment, Ideas consacrait 2 heures sur le passage du militarisme à la militarisation des sociétés occidentales[1]. Mary O’Connell fait un travail remarquable de lier les thèses de Arendt et des exemples récents des militarisations de nos sociétés (l’apparition des uniformes et des pratiques de «lock down» dans nos écoles ou l’omniprésence des caméras de surveillance) avec ce que vivent nos écoles, l’expérience de Milgram et les écrits récents du pédagogue critique Henry Giroux.

The Surveillance Society. The New Authoritarianism. The Age of Paranoid Politics. These are just a few of the ways writers and thinkers describe the age we’re now living in. The signs of anxiety and fear in this post 9-11 era are all around us. School lock-downs are called the new fire-drill. Recently, many schools boards in Canada made rehearsing the lock-down mandatory. The number of security staff in schools is increasing every year. By 2010 for example, there will be more security guards than teachers in American schools. But, the uniforms aren’t just being worn by security staff. More and more American public schools have adopted uniforms for students. Meanwhile the U.S. army is embedding itself in schools – targeting younger and younger students for recruitment. In Canada recruitment comes through video games that inform, entertain and seduce “action-focused males starting at 17 years old”.

— Mary O’Connell, «The Suspect Society», Ideas, CBC radio.

Lors d’un voyage en autobus ou d’un aller retour à l’épicerie, payez-vous le luxe d’écouter ne serait-ce que le premier épisode (disponible ICI et dans iTunes)[2].

Notes

[1] Mary O’Connell, «The Suspect Society», Ideas, CBC radio.

[2] Si vous peinez à trouver une version de cet épisode, faites-moi signe, je vous l’enverrai.

To be a hero, you have to learn to be a deviant!

23 septembre 2008

J’adore la psychologie sociale! Elle nous offre tant d’outils pour comprendre notre monde et comprendre le rôle que nous y jouons… souvent malgré nous. Elle nous rappelle que nous sommes des êtres résolument sociaux, des êtres qui sont issus de nos communautés, influencés pour notre monde et qu’il est primordial de tenir compte de cette réalité lorsque vient le temps d’étudier les comportements humains.

Comme j’en ai parlé ailleurs[1] [2] [3], la psychologie sociale nous offre des outils d’une puissance hors du commun pour bien cerner les dangers de réduire, comme nous le faisons trop souvent, nos actions à notre seule responsabilité individuelle. Au cours des dernières décennies, le mouvement de psychologisation aura fait de la psychologie traditionnelle une sorte de PacMan gobant tout sur son passage, réduisant nos sociétés à de simples amalgames d’actions individuelles sans égard à l’influence du contexte sur nos actions. On a fait — et faisons toujours — grand cas de l’ordre, de la norme et de l’importance de ces concepts pour assurer la paix sociale de nos sociétés modernes. Ce n’est pas sans raison que ces concepts sont fort appréciés par la droite conservatrice. En effet, ces mêmes concepts ont aussi comme revers les dangers de l’obéissance, de la soumission ou plus simplement du conformisme.

La psychologie sociale sert de remède à ces maux et aux dangers qui leur sont inhérents. Elle nous apprend que le contexte a, malgré nous, une incidence majeure sur les décisions que nous prenons. Elle nous apprend aussi les dangers qu’un enseignant, un travailleur social ou un policier fait courir à la société lorsqu’ils usent de son pouvoir pour faire régner l’ordre ou plus simplement la norme. Ces apprentissages sociaux que nous valorisons risquent, et la démonstration scientifique a été plus que faite, de nourrir l’indifférence, l’apathie, voire même l’obéissance servile chez des individus autrement doter de raison et de convictions. L’histoire nous montre les conséquences désastreuses de la servilité.

Encore une fois, une conférence de la TED illustre mon propos. Malgré que le conférencier est par trop ancré dans des concepts judéo-chrétiens un peu démodés, il montre magnifiquement les dangers de la soumission librement consentie et l’importance d’enseigner ses dangers. Le chercheur termine en effet son allocution à lançant un : « To be a hero, you have to learn to be a deviant, because you’re always going against the conformity of the group. » qui devrait résonner chez tous ceux et celles qui ont à cœur un système d’éducation qui saura faire des citoyens éclairés et actifs.

Attention : la section traitant d’Abu-Graïb demeure difficile à regarder malgré les coupures de la TED


Vous connaissez la chanson de Bécaud, L’Indifférence ?

Jonathan Drori et l’échec de l’enseignement traditionnel

6 septembre 2008

Magnifique petite vidéo! Si seulement nos amis les universitaires pouvaient se l’approprier et la partager avec les enseignants en devenir.

Je ne suis plus capable l’insérer dans ma page, mais elle est ici, suivez le lien

J’ai plusieurs fois utilisé l’exemple du système solaire et des saisons pour faire juger de la dissonance entre les différentes représentations que pouvait avoir une personne (tout le monde sait que lorsque c’est l’été au nord, c’est l’hiver au sud et pourtant, ce qui explique la chaleur de l’été c’est le fait que nous serions alors plus près du soleil… le sud est-il sur une autre planète?). Il est tout de même extraordinaire de noter qu’une société post-industrielle en arrive à ces conceptions quasi magiques. Il est encore plus étonnant de noter à quel point notre cerveau peut continuer à faire fonctionner deux représentations contradictoires en parallèle sans s’auto-court-circuiter.

Cette idée de la puissance des représentations initiales et de l’importance de créer un déséquilibre dans celles-ci pour qu’il y ait un réel apprentissage (un apprentissage durable et fonctionnel qui permet de comprendre le monde dans le plus de circonstances possible) est depuis longtemps étudiée et appliquée par des chercheurs et des enseignants que l’on dit novateurs. Le constructivisme, le socio-contructivisme, l’auto-socio-constructivisme sont justement des approches qui admettent que les apprenants arrivent avec un bagage relativement solide de représentations et que la seule façon de faire avancer un véritable apprentissage réside non seulement dans l’importance de reconnaître cette réalité, mais aussi de créer des activités qui permettent aux apprenants de remettre en question leurs représentations, voire de les mettre en crise, en leur donnant les outils pour qu’ils en arrivent ultimement à les réajuster en fonction de nouvelles informations. Voilà pourquoi je parle généralement de l’importance d’alimenter une compréhension plus nuancée, plus complète et plus complexe de la réalité.

Alors que le socio-contructivisme permet justement un apprentissage qui soit réel et fonctionnel, les approches traditionnelles, l’enseignement stratégique ou l’enseignement explicite misent sur un échafaudage précaire de connaissances qui ne font que s’ajouter au bagage de l’apprenant, et ce, sans déconstruire ce qui doit y être déconstruit ou, pis encore, ne permet jamais à l’apprenant de se questionner sur ses représentations, sur sa compréhension du monde parce que, de toute façon, il n’est qu’une seule bonne réponse à l’examen! Il suffit de «l’apprendre». Et pourtant, après 11 ans de scolarité, de jeunes adultes qui ont souvent bien réussi ne comprennent toujours pas comment croît un arbre ou une plante. Si ces jeunes adultes ont bien réussi, les chances sont cependant qu’ils ont depuis longtemps réellement appris ce qui est attendu d’eux par un enseignant ou par un supérieur… Cette compétence aura indéniablement été développée.

Au sujet des représentations, je vous invite bien entendu à explorer les écrits et travaux du GFEN, de M. Moscovici (sommité dans le domaine de la psychologie sociale) ou encore, plus spécifique le livre de MM. De Vecchi et Giordan (Gérard de Vecchi et André Giordan (2002), L’enseignement scientifique : Comment faire pour que « ça marche » ? , Paris:Hachette) et celui de M. Dalongeville (Alain Dalongeville (2001), Image du barbare dans l »enseignement de l’histoire, Paris:Harmattan).

Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens

24 septembre 2007

joule et beauvois Ce week-end, je me suis payé un rare luxe. Je me suis assis et j’ai lu sans interruption (ou presque ;-) ) un livre que je me promettais de lire depuis longtemps. Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens de MM. Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois, psychologues-sociaux. Ce livre, écrit au début des années 1980 et réédité à la fin des années 1990, présente certaines des découvertes les plus intéressantes de la psychologie sociale dans le domaine de la manipulation comportementale. Essentiellement, ce que nous apprend cet ouvrage, c’est que nous ne sommes pas aussi libres que nous le croyons, qu’il nous arrive plus souvent qu’on voudrait se l’admettre d’adopter un comportement en ne se le justifiant que bien ultérieurement et qu’il nous arrive aussi d’être trop cohérent avec nous mêmes.

À l’aide d’exemples et d’explications théoriques, les auteurs nous présentent donc des techniques de manipulations qui ont montré le plus de chance de fonctionner dans des conditions expérimentales. À ce titre, il est particulièrement impressionnant de voir que ses techniques auront réussi, entre autres choses, à amener une vingtaine d’étudiants à arrêter de fumer pendant 7 jours complets, et ce, en échange de presque rien.

Les auteurs nous font donc le remarquable cadeau de présenter de façon intelligibles des découvertes scientifiques de haut niveau et dont, malgré toutes nos bonnes intentions, il nous serait tout à fait possible d’être les victimes. À ce titre, il importe de souligner que l’avantage de la grande majorité des techniques décrites dans cet ouvrage réside justement dans le sentiment de liberté qu’elles impliquent chez la victime de la manipulation. En fait, il choisi d’amener quelqu’un à librement choisir de faire ce que l’on veut qu’il fasse. Il est donc probable que la victime de telles techniques ne serait même pas en mesure d’admettre avoir été victime de manipulation.

Le schéma ci-dessous présente certaines des découvertes que j’ai faites à la lecture de cet ouvrage.

cliquer sur l’image pour l’agrandir (pdf).

The Science of Evil

3 janvier 2007

J’étais assez étonné de tomber sur cette émission de ABC ce soir à 22h, parce que j’étais sous l’impression que ce type d’expériences avait depuis longtemps été interdit.

L’expérience de Milgram a fait école dans les années 1960 et demeure un bon indice, ce me semble, du niveau d’asservissement dont n’importe quel quidam est capable. Je me souviens aussi qu’au cégep mon enseignant de psycho nous avait préssenté un extrait du film — avec Yves Montand en plus! — I… comme Icare où il est question d’une expérience similaire, c’est comme j’avais un bon enseignant ;-) .

L’émission de ABC cherchait à reproduire l’expérience de Milgram aujourd’hui pour juger d’éventuelles différences dans les résultats. Bien entendu, les résultats ne diffèrent pratiquement en rien de ce qu’avait observé Milgram en 1961. Beurk! Il est tout de même impressionnant de juger du courage qu’il faut pour résister à l’autorité! Serait-ce une question d’éducation? Serions-nous socialisés à obéir? Malheureusement, je crois que ces questions appellent une réponse positive…

Dans l’expérience que présente ABC, il fut aussi question d’une éventuelle différence entre les sexes. Malheureusement, le site de l’émission n’en glisse mot dans l’espoir de créer un pseudo-suspens de marketing… Pour ceux qui seraient intéresser et qui n’auraient pas eu le loisir de regarder l’émission, l’étude présente que 65% des hommes ont obéi aux ordres jusqu’à la fin contre 73% des femmes…

Malheureusement, le reportage faisant aussi mention d’une horrible histoire où une gérante d’un MacDo et son mari ont suivi les injonctions d’un soi-disant officier des police les ayant appelé et leur demandant de déshabiller une de leurs employés sous prétexte qu’elle aurait été vues en train de voler. La pauvre fille (fin adolescence) a ainsi été forcé de se déshabiller, de sauter sur place nue et même de se faire frapper par le mari… Quelle aberrante servilité!

Si ce type de recherches vous intéresse, je ne peux que vous suggérer les merveilleux écrit de Jean-Léon Beauvois, Les illusions libérales: individualisme et pouvoir social — dont j’avais jadis brièvement parlé ICI — et Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens.

Maniprop.com

31 mai 2005

Dans un de mes premiers billets sur ces carnets, je partageais ma joie d’avoir découvert les écrits de M. Jean-Léon Beauvois, psychologue social de son état. M. Beauvois et de ses collègues (M. Claude Rainaudi et Mme Nicole Dubois) ont récemment créé un merveilleux site que je partage aussi avec vous!

Maniprop.com «est un site de débats démocratiques, des débats où se pratiquent l’analyse et la réfutation, mêmes vives, même enrichies d’humeurs, mais d’où sont exclus l’anathème et l’injure.» (source:maniprop.com : le site, les auteurs)

Je vous y invite, on y trouve des textes fantastiques (et même un fil RSS pour faciliter la lecture)!

Beauvois, vie sociale et individualité

5 mai 2005

Un billet de M. Guité me fait penser à ce texte de Beauvois que je suis à lire…

« En effet, les deux vices cachés de notre vie collective que je vais décrire doivent nous inciter à revoir notre conception de l’individualité et de la beauté d’icelle. On a trop oublié que l’individualité des hommes, une construction sociale, ne peut logiquement valoir que ce que vaut le sort que leur réserve la vie sociale. Contrairement à ce qu’on nous serine depuis si longtemps pour calmer un peu nos humeurs et nos amertumes par un truisme douteux, des nullités sociales ne peuvent s’avérer des individualités lumineuses. Dieu ne l’a pas voulu. Si Dupont passe sa vie sociale à obéir, toute frime mise à part, il ne peut revendiquer une individualité, une vie privée et une appréhension du monde et de lui-même que de soumis. Même lorsqu’il vote, consomme ou exerce les menues libertés que lui offre le politique. Sa liberté sera celle qu’on accorde aux soumis. Au mieux, celle des gladiateurs. Mais tous ne sont pas Spartacus. Or, nous sommes encore des nullités sociales, ce qu’on veut à tout prix nous faire oublier en nous enfermant et en nous proposant de ne vivre notre splendeur que dans le cocon facile à décorer et à enluminer de notre vie soi-disant privée (mais de fait ouverte à tous les vents). »

Jean-Léon Beauvois (2005). Les illusions libérales: individualisme et pouvoir social, Grenoble:PUG, 423 pages.

Une des plus précieuses découvertes que m’ont permis les copains du forum Psychologie-sociale.org.